Le point sur la pharmacie : Rencontre avec Helen Ali

Helen Ali, RPh (elle)
Pharmacienne
Cross Lake (Man.)
Helen Ali a obtenu son baccalauréat en pharmacie (B. Pharm.) en 2000 à l’Université de Jos (Nigéria) et, plus tard, sa maîtrise ès sciences en pharmacologie en 2009, à l’Université Ahmadu Bello. La même année, elle a immigré au Canada avec sa famille.
Déterminée à poursuivre sa carrière en pharmacie, Helen a suivi le programme des diplômés étrangers en pharmacie de l’Université de Toronto, jonglant entre son adaptation à la vie dans un nouveau pays et l’éducation de ses trois jeunes enfants. Elle a obtenu son permis d’exercer au Canada en 2013. Par la suite, elle a commencé à travailler au Shoppers Drug Mart de Woodbridge (Ontario), où elle a atteint le poste de gérante de la pharmacie. Après avoir occupé ce poste pendant huit ans, elle a été embauchée au Walmart de Yellowknife (Territoires du Nord-Ouest), où elle a travaillé pendant trois ans.
En décembre 2024, Helen a déménagé à Thompson, au Manitoba, pour y occuper le poste de gérante de la pharmacie Clarke’s, membre du réseau de pharmacies communautaires Neighbourly Pharmacy. En janvier 2026, elle est devenue la gérante de la pharmacie Northmart à Cross Lake (Manitoba), propriété de la société The North West Company.
Questions et réponses
Nous avons rencontré Helen à l’occasion du Mois de l’histoire des Noirs pour discuter de l’importance des soins pharmaceutiques inclusifs.
Quelle est la première chose qu’un pharmacien peut faire pour créer un espace sûr et inclusif pour les membres de la communauté noire?
Je crois que la représentativité au sein de la profession est le premier pas pour créer un espace sûr et inclusif pour les membres de la communauté noire. En tant que pharmacienne qui possède un passé culturel et un vécu semblables aux leurs – en particulier s’ils ont immigré depuis peu d’un pays à majorité noire –, je suis en mesure de mieux comprendre leurs points de vue, de même que de répondre de manière constructive à leurs questions et préoccupations et de leur fournir les éclaircissements dont ils ont besoin.
En ma qualité de pharmacienne noire, je peux apporter aux patients l’expérience précieuse d’être écoutés, d’être compris avec empathie et d’être respectés par une personne à laquelle ils peuvent s’identifier, ce qui veut dire écouter sans avoir d’idées préconçues, sans porter de jugement et sans se mettre sur la défensive, puis adapter les soins en fonction de ce que me dit le patient. Ce lien aide à établir la confiance, favorise la communication ouverte et, à terme, contribue à de meilleurs résultats en santé pour les patients noirs au sein de la communauté.
Pourquoi est-il important de fournir des soins de santé inclusifs, surtout dans les pharmacies?
Il est essentiel de proposer des soins de santé inclusifs dans une pharmacie, car les pharmacies sont souvent le point d’intervention le plus accessible. Pour bien des patients, les pharmaciens constituent leur premier, et parfois leur seul, point d’accès au système de santé, ce qui contribue manifestement à les rendre plus à l’aise et à les mettre davantage en confiance. Lorsque les soins fournis sont inclusifs et tiennent compte des différences culturelles, les patients sont plus susceptibles de se sentir respectés et compris, ce qui peut améliorer leurs résultats en santé et faire de la pharmacie un lieu de soins fiable, qui inspire la confiance.
Quand les patients se sentent représentés – en raison d’un vécu qu’ils pourraient avoir en commun avec leur pharmacien ou leur pharmacienne, par exemple leur genre, leurs antécédents culturels ou leur appartenance à la communauté noire –, ils tendent à accorder plus d’attention aux conseils et avis professionnels que nous leur donnons. Cette attention accrue réduit les risques de malentendu et permet d’éviter les erreurs de médication et les problèmes de santé qui pourraient découler de ces malentendus. Les soins inclusifs en pharmacie améliorent l’observance thérapeutique, renforcent la confiance et font en sorte que chaque patient reçoive un traitement sûr, efficace et respectueux, peu importe sa race, sa culture, ses capacités ou son parcours.
Comment les pharmaciens peuvent-ils militer davantage en faveur de l’inclusivité des soins de santé, surtout pour la communauté noire?
En premier lieu, il faut améliorer la présence, la visibilité et le leadership des pharmaciens noirs dans les différents secteurs de la profession, que ce soit au sein de l’industrie, des hôpitaux, des pharmacies communautaires ou des organes de réglementation. La diversité et l’inclusion devraient se refléter clairement dans la composition des équipes en pharmacie dans tous les secteurs, afin de promouvoir une culture dans laquelle tous les patients se sentent écoutés et représentés.
En deuxième lieu, nous devons reconnaître que des facteurs systémiques comme l’inégalité économique, la barrière de la langue et la discrimination raciale continuent d’influer sur la qualité des soins que reçoivent les patients de couleur. En tant que fournisseurs de soins de santé parmi les plus accessibles et que les patients rencontrent souvent, les pharmaciens sont particulièrement bien placés pour aplanir ces disparités en ancrant l’équité et les soins inclusifs dans leurs valeurs organisationnelles et leurs pratiques quotidiennes.
Beaucoup de patients de couleur peuvent ne pas se sentir à l’aise pour parler de leurs préoccupations en matière de santé parce qu’ils ont vécu des expériences négatives ou entendu parler de mauvais traitement au sein du système de santé, ce qui peut conduire à une perte de confiance. C’est pourquoi il est très important d’avoir des membres diversifiés dans les équipes pharmaceutiques, car les patients peuvent se sentir plus à l’aise et en confiance de parler avec des pharmaciens qui leur ressemblent, ont un vécu semblable au leur ou parlent la même langue qu’eux. Quel que soit le contexte, tous les pharmaciens ont le devoir de fournir des soins sans porter le moindre jugement et avec respect, en tenant compte des différences culturelles. Pour favoriser la confiance et garantir des soins de qualité supérieure à chaque patient, les pharmaciens doivent impérativement faire preuve de souplesse dans leur communication, garder l’esprit ouvert et être sensibles aux spécificités culturelles.
La défense des intérêts ne passe pas toujours par des changements importants au niveau des politiques. Il suffit parfois de petits gestes constants au comptoir de la pharmacie pour améliorer de façon notable l’équité, la confiance et les résultats en santé pour la communauté noire.
Quelle est la plus grosse erreur commise par les fournisseurs de soins quand ils s’occupent de patients noirs et comment peuvent-ils s’améliorer?
Une erreur importante et préjudiciable commise fréquemment par les fournisseurs de soins de santé qui s’occupent de patients noirs est de sous-estimer ou d’ignorer la douleur et les symptômes qu’ils présentent. De nombreuses études ont montré que les fournisseurs de soins de santé sont plus susceptibles de sous-estimer les niveaux de douleur des patients noirs par rapport aux patients d’autres races, et cela a des répercussions négatives manifestes sur la qualité des soins fournis à la communauté noire. Afin de lutter contre ce problème, il faut proposer des formations visant expressément à repérer et à éliminer les idées reçues et les préjugés fondés sur les stéréotypes, pour faire en sorte que les décisions relatives aux soins soient toujours justes, équitables et libres de toute idée préconçue.
Il importe également que les fournisseurs de soins de santé gardent à l’esprit que les personnes noires sont souvent sous-représentées dans les essais cliniques. Les traitements qui sont efficaces pour les patients blancs n’ont pas nécessairement les mêmes résultats pour les patients noirs, raison pour laquelle il est essentiel de communiquer clairement et régulièrement avec ces derniers à propos de leur pharmacothérapie.
L’observance thérapeutique constitue un autre domaine où des disparités ont été notées. Des études montrent que l’observance thérapeutique est souvent plus faible dans la communauté noire que dans les communautés majoritairement blanches. Des séances de counseling en face à face et des actions de sensibilisation peuvent aider les patients à mieux comprendre leur traitement, ce qui peut améliorer l’observance thérapeutique et, à terme, les résultats en santé.
Une meilleure observance thérapeutique et une communication améliorée peuvent avoir un impact considérable, d’autant plus qu’il s’est avéré que les patients noirs sont statistiquement plus susceptibles d’être atteints de problèmes de santé graves, notamment d’une maladie cardiovasculaire, d’un accident vasculaire cérébral, d’un cancer, de l’asthme, de la grippe, d’une pneumonie, du diabète et du VIH/Sida. Les pharmaciens qui sont conscients de ces disparités et fournissent des soins adaptés sur le plan culturel, par exemple en menant des actions de sensibilisation, en proposant des occasions de dépistage et en collaborant étroitement avec les médecins prescripteurs, peuvent améliorer concrètement la santé et le bien-être des patients noirs.
Mieux faire les choses ne veut pas dire atteindre la perfection. Il faut savoir faire preuve d’humilité et agir de façon responsable et avec cohérence. Lorsque les patients noirs sentent qu’on les entend, qu’on les respecte et qu’on les prend au sérieux, leurs résultats s’améliorent – et la confiance commence à se rétablir.
Quel est l’aspect le plus gratifiant de votre travail en pharmacie?
L’aspect le plus gratifiant de mon travail a toujours été de voir mes patients aller mieux et de lire cette expression de sincère gratitude sur leur visage lorsque l’on répond à leurs besoins. J’aime aider les gens du mieux que je peux en tant que pharmacienne, et je suis déterminée à améliorer continuellement la qualité de service que j’offre.
Dans une pharmacie communautaire, notamment, les pharmaciens deviennent des personnes accessibles et fiables, à qui l’on s’habitue. Les patients reviennent non seulement pour récupérer les médicaments qu’on leur a prescrits, mais aussi à des fins d’information et d’éducation, pour se faire rassurer et pour obtenir des conseils. Cette confiance – acquise au fil du temps – est profondément significative.
Même dans les journées les plus difficiles, quand je vois que mes connaissances, mon jugement et ma compassion ont protégé la santé de quelqu’un, je me dis que le jeu en vaut la chandelle.
Avez-vous d’autres commentaires à ajouter à propos de votre travail ou de tout autre sujet qui est important pour vous?
Les pharmaciens noirs apportent des contributions significatives au système de soins de santé canadien à la grandeur du pays. Mon parcours des quatre ou cinq dernières années – de Yellowknife, dans les Territoires du Nord-Ouest, à Thompson, au Manitoba, et maintenant à Cross Lake, où la pharmacie Northmart est la seule pharmacie communautaire – m’a donné l’occasion d’offrir mes services à des communautés autochtones. Ce fut pour moi une expérience incroyablement gratifiante, car de mon point de vue d’immigrante et de pharmacienne noire, je suis capable de comprendre certains des obstacles auxquels font face ces communautés et d’apporter un réel changement grâce aux soins que nous prodiguons, mon équipe et moi.
Dans notre travail au quotidien, nous nous efforçons :
- de donner aux patients le temps voulu pour qu’ils puissent s’exprimer sans interruption ou sans se sentir pressés;
- d’éviter les stéréotypes dans nos communications ou nos décisions cliniques;
- d’expliquer la pharmacothérapie clairement, avec respect et sans condescendance;
- d’aider les patients à prendre en charge leur état chronique, afin qu’ils puissent vivre plus pleinement et plus sainement (en prolongeant des ordonnances au besoin).
C’est plus au moyen d’interactions cohérentes et respectueuses que par l’adoption de politiques qu’on parvient à une sécurité et à une inclusion véritables. Lorsque les patients autochtones – à l’instar des patients noirs – sentent qu’on les écoute, qu’on les croit et qu’on les traite comme des partenaires dans leurs soins, la confiance fleurit. Et c’est cette confiance qui constitue le fondement d’un environnement en pharmacie qui est véritablement sûr, inclusif et centré sur le patient.
